Depuis quelques temps, des voix me hantent, dans ce demi-sommeil qui précède le réveil et le matraquage du bouton “snooze”. Est-ce que je rêve ces voix? Un sentiment de culpabilité m’habite-t-il? Je les entend fréquemment, ces jours-ci, au point de me souvenir dans la journée de ce qu’elles rabâchent…
jour après jour…
nuit après nuit…
– Mais que fait-il, alors qu’il devrait être en train de finir l’écriture du compte-rendu sur l’Islande 2017, ce fainéant?
A quoi ça sert d’être sur la terre si c’est pour faire nos vies à genoux? Je refuse toute allégeance à ces voix! L’esclavage, c’est non!
Oncque écriture donc, car le fainéant sus-nommé pense plutôt à repartir en voyage qu’à finir de conter le précédent. Et puisque le fainéant partage sa vie avec sa Moitié (qui n’est pas la moitié d’une fainéante elle-même) depuis plus de 20 ans début Avril, c’est l’occasion d’aller explorer de nouveaux horizons.
Elle n’est jamais allée à Venise, je n’y suis allé qu’une fois alors que je n’avais même pas 10 ans. Coïncidence, EasyJet fait des promos, booking.com aussi…
Jour 1 – le jour qu’on retient Venise, here we come!
La souffrance de la garde de nos minots devant être répartie sur une large population, comme les 4 cavaliers de l’apocalypse, nous les déposons donc chez divers oncles, grand-parents, vétérinaires ou maisons pour migrants avant de partir à l’aéroport.
L’hôtel nous a envoyé un itinéraire et nous a dit dans son mail accusant réception de la réservation que:
You need to take the Vaporetto!

Ne voulant pas mettre de bagage en soute, et déjà que je risque une relation adultère avec les agents de sécurité à chaque passage, nous optons pour la prudence, et on laisse le Vaporetto à la maison. Nous sommes confiants que nous n’en auront pas besoin, sachant qu’on ne reste que 3 nuits. Au pire, on fera le ménage avec des lingettes nettoyantes!
Le personnel de l’aéroport, qui me voit au moins deux fois par mois pour le boulot, ne manque pas de se souvenir de moi. Ils pourraient me faire la bise, mais ils préfèrent me faire déposer sur le tapis de sécurité tout ce qui n’est pas solidement boulonné à mon anatomie.
Lorsque j’aurais 50 ans et que mon toubib me prescrira une coloscopie, je pense faire économiser de l’argent à la sécurité sociale en allant essayer de prendre un vol avec juste un couteau de camping en plastique mou dans une poche.
Mais baste! on nous laisse embarquer, et peu après, nous voilà à l’aéroport Marco Polo.
Je demande à Google comment on va à l’hôtel à pied, et il me répond:

On suit bêtement les panneaux nous disant comment rejoindre la ville, et on aboutit devant une file d’attente longue comme un jour sans pain. La file d’attente nous dit:
Vaporetto Water Bus : Alilaguna blu line
Heureusement qu’on n’a pris que nos lingettes nettoyantes, on aurait frisé le ridicule…

Au bout d’une demi heure, le bateau-bus arrive, et une heure et demi plus tard, nous voilà dans notre hôtel.
Une ballade à pied nous prend le reste de l’après midi. La place Saint-Marc est aussi bondée qu’un RER B en temps de grève de la SCNF, le pont du Rialto aussi.

Rapidement, nous remarquons des renforts sur tous les bâtiments. La Lagune bouge, les fondations sont instables, et les constructions sont toutes lézardées plus ou moins profondément.

Le soir arrive, la place Saint-Marc est remplis à 80% de touristes asiatiques, et à 20% de camelots voulant nous fourguer des roses, des faux sacs Vuitons, et des bidules à LED qu’on jette en l’air pour faire joli.
On décide de s’arrêter dans un restaurant gastronomique proche de l’hôtel. En entrant, le restaurant est intégralement vide. Le loufiat arrive vers moi plein d’assurance, et me lance:
– Vous avez réservé?
On regarde rapidement autour de nous
Je risque un
– Non. Pourquoi?
– Alors il nous reste deux tables, Monsieur
– Techniquement, Silvio, il t’en reste quatre-vingt-douze de vides, et il est déjà 21 heures
– nous avons encore des réservations, Monsieur, et je ne m’appelle pas Silvio
– dis-moi, Silvio, tu n’aurais pas un cousin Féroèse s’appelant Olaf, par hasard?
Là, le regard de Silvio se brouille d’incompréhension, il renonce à discuter, et nous dirige vers une table dans un coin, tout en maudissant ces “francesi junkies”!
Nous choisissons le menu découverte, en insistant auprès de Silvio qu’effectivement nous avons bien compris que le prix affiché, c’est pour une seule personne. Il me fait répéter le total pour deux, en français, en italien et en anglais, puis s’en va, légèrement rassuré.
La bouffe est exquise, le vin pas mauvais (pourtant je n’y comprends absolument rien en vin). Une bonne adresse ce restau: Ristorante Gabrielli
Une table a côté de nous finit par se remplir. On remarque une version italienne de la princesse Leïa, avec double chignon latéral, et visage affichant un profil si plat qu’on aurait pu la confondre avec Léonidas dans “300”, si sa jupe avait été différente. De tout le groupe de jeunes, c’est la seule qui semble constamment faire la gueule. On comprendra plus tard que c’est génétique

Jour 2 – Verres, Doges, tortures et bouderies
En ce début de deuxième jour, je réalise qu’une paire de godasse à ma taille me serait très utile lors d’un week-end pédestre. Mais il me faut renfiler mes chaussures de rando une pointure trop petite, non sans faire pour vingtième fois le serment de les donner au premier venu une fois rentré chez moi. Serment que j’oublierai une fois à la maison, comme les dix-neuf fois précédentes.
Une fois la ville traversée du Sud au Nord, nous embarquons pour Murano, ville renommée pour ses souffleurs de verre.
Nous n’avons pas vraiment les moyens d’acheter leur production, qui relève plus de l’œuvre d’art que de la vaisselle utilitaire, mais passons quand même quelques heures à flâner, et quelques visites à observer les maîtres verriers sculpter à la volée un vase, une carafe ou un cheval cabré dans du verre en fusion.

La faim nous taraude, nous passons devant une douzaine de cafés, pour finalement arrêter notre choix sur une terrasse ensoleillée, proche de l’arrêt du Vaporetto qui nous ramènera sur l’île principale
Une fois assis, la serveuse apparaît, et ce n’est autre que notre princesse Leïa/Reine Gorgo aperçue hier soir faisant la gueule au restau. Et si on pensait que sa mauvaise humeur d’hier soir n’était qu’un trouble passagèr, nous allons bien vite nous rendre compte qu’il s’agit de bien plus. Derrière son profil grec se cache une personnalité qui aurait faire mouiller ses braies à Cersei Lannister elle-même…

Nous patientons un bon quart d’heure pour avoir des menus. Une famille de Russe qui s’était attablée à côté de nous se lève d’un coup, le père revenant de l’intérieur du café, furieux. Je ne comprend pas le russe, mais il a visiblement fait comprendre en quelques mots à sa famille qu’il valait mieux quitter cet endroit au plus vite.
Nous aurions du saisir les indices. mais au lieu de ça, affamés, nous allons prendre les menus sur la table des russes, en espérant commander.
Au bout d’un nouveau quart d’heure, nous connaissons la carte par cœur, la reine des lieux est passée une douzaine de fois à côté de notre table en nous toisant, mais sans s’arrêter pour prendre notre commande.
En désespoir de cause, je hèle un garçon qui semble être chargé des basses besognes dans ce restau:
– Salvatore, peux-tu noter ce qu’on souhaite manger et boire, et porter le message en cuisine?
– Si, si, seniore!
– deux bières, et un plat de gnocchis, et un plat de pâtes, c’est possible, Salvatore?
– Si, si, seniore!

Hélas, notre serveuse aperçoit notre stratagème

Salvatore, se sentant pousser des ailes, tente d’aller prendre la commande de la table adjacente à la notre. Eux aussi attendent depuis une bonne demi-heure.
Soudain, la reine Gorgo de Murano surgit, et punit copieusement Salvatore en lui arrachant les menus des mains, et en l’engueulant publiquement.
Elle vient ensuite nonchalamment à notre table, pose sa main sur mon épaule, et me susurre à l’oreille, d’une voix tranchante comme un katana
– Nous avons malheureusement égaré votre commande. Souhaitez-vous repasser commande avec moi?
A ce stade, nous craignons de réapparaître demain comme cadavres boursouflés dans la lagune si nous n’obéissons pas à l’impératrice des lieux.
Nous repassons donc notre commande, et une demi heure plus tard, nos plats arriveront enfin. Nous les mangeons en cherchant un arrière goût d’arsenic, mais la bouffe est finalement très bonne.
Une petite recherche sur TripAdvisor semble indiquer que le problème n’est pas constant, mais réapparaît de temps en temps depuis quelques années…



Nous repartons vers l’île principale, et flânons dans la ville, au gré des ruelles et de leur linge accroché entre les maisons

Nous visitons le palais des Doges, qui s’avère grandiose. Nous voulions prendre un audioguide, mais on nous explique que
– le palais est ouvert jusqu’à 19 heures, mais les audioguides ferment à 17 heures, Monsieur
– les audioguides ferment, Silvia?
– Oui Monsieur, mais je ne m’app…
– Silvia! Tu m’expliques qu’un audioguide, qui est en fait un talkie-walkie parfaitement autonome que vous prêtez aux visiteur FERME A 17 HEURES? Mais que le palais, lui, on peut le visiter deux heures de plus?
– euh… c’est exact Monsieur… mais vous savez je m’a…
– Merci Silvia, j’ai eu ma dose aujourd’hui, deux visites sans audioguide, per favore

Fort heureusement, même sans audioguide, des panneaux en anglais expliquent bien le rôle de chaque salle, des prisons, du pont des soupirs, etc…
Chaque pièce est richement décorée, des sculptures ou peintures ornent les mur, chaque angle de couloir, les piliers, chaque plafond, la moindre porte.

Nous allons ensuite visiter l’expo “Venice Secrets – crime & justice exhibition” dans le palais Zaguri. Là, les audioguides travaillent jusqu’à 22 heures, leur protection sociale visiblement moins efficace.
Le palais a été entièrement restauré, l’opération a duré plusieurs années. C’est maintenant un superbe musée privé.

L’expo alterne entre instruments de torture, histoire de la justice à Venise et histoire des mœurs vénitiennes, et est parsemé d’anecdotes judiciaires passionnantes. La période couverte va du moyen-âge jusqu’à l’unification de l’Italie, au milieu du XIXème siècle.
C’est passionnant, et nous y restons plusieurs heures, même si, en termes d’instruments de torture, mes godasses trop petites me semblent aptes à satisfaire un grand inquisiteur.
Nous terminons la soirée dans un restau au bord d’un canal. Bon, rapide, et pas cher.

J3 – Stand the Ghetto
C’est le dernier jour pour visiter Venise, et nous ne voulons pas partir sans visiter la Basilique San Marco. Cela fait deux jours que nous arrivons juste après la fermeture à 17h.
Mais à l’arrivée à San Marco, des hordes de barbares déferlant depuis l’Extrême-Orient ont envahi le quartier, qui est maintenant hérissé par un demi million de perches à selfie. Si le temps était à l’orage, nous aurions ici le plus gros paratonnerre de la galaxie.
Nous repartons donc flâner dans la ville, en direction du Ghetto. Nous errons dans ces ruelles formant un labyrinthe ou même Google est incapable de calculer un chemin.
Dès que l’on sort des zones à touristes que sont Rialto & San Marco, on peut flâner dans des ruelles presque désertes.



Nous arrivons dans LE Ghetto, avec un G majuscule. Il s’agit d’un quartier vénitien qui fut jadis réservé au juifs. Ce quartier a donné son nom propre à tous les autres ghettos de la planète, de Johannesburg à Varsovie.
Pendant des siècles, les juifs n’avaient pas le droit de s’installer dans un autre quartier que Ghetto. La population croissant, l’immobilier s’est peu à peu transformé. Les ruelles se sont resserrées entre les immeubles, et des étages ont poussé vers le haut, puisque toute installation hors de Ghetto était interdite.

Une fois sorti de Ghetto, nous poussons vers l’Est, et découvrons une réunion de gondoliers. Certains ont le costume traditionnel, d’autres un peu moins

On finit par se poser dans un restau à l’allure plus avenante qu’hier. Un coup d’œil sur TripAdvisor avant de commander nous indique que l’Osteria La Lanterna da Gas est classé 38ème sur les plus de 1200 restaurants vénitiens
La bouffe est sublime, l’addition est raisonnable, et en partant le patron nous offre une liqueur à la pistache qui vient parachever ce repas mémorable.
Nous nous arrêtons visiter la Basilique Dai Frari, où nous passons une bonne heure, pour ensuite arriver devant la Basilique San Marco à 16h50. Ca ferme à 17h…
Tant pis, nous allons donc zoner du côté de l’Arsenal, zone ayant abrité les chantiers navals de la République Vénitienne pendant des siècles, et qui reste aujourd’hui une zone militaire interdite au public

Un dernière flânerie, pour observer cette ville aux bâtiments tordus dans tous les sens, parfois dans des mesures semblant défier les lois de la gravité


J4 – There and back again
C’est le jour du retour, nous devons prendre le Vaporetto très tôt. Les quais sont déserts, la lagune aussi.

Un dernier trajet en Vaporetto, une dernière fouille poussée des agents de sécurité de l’aéroport, une dernière galère d’avion tombé en panne à Naples et donc de retard à Venise, puis nous serons de retour chez nous.
Et pour une fois, je n’ai pas attendu 3 mois avant d’écrire un compte-rendu